Relance minière en France : quand la mine accouche d’une souris

30 mai 2015
ISF SystExt
« En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées », nous disait le parfait père de famille dans un spot de l’Agence française pour les Économies d’Énergie (AEE) en 1976. Aujourd’hui, il semblerait que le discours ait légèrement changé. Certes, il n’y a toujours pas de pétrole (ou si peu) dans le sous-sol français, mais à écouter les acteurs autoproclamés du soi-disant renouveau minier en France prophétisé par Arnaud Montebourg en 2012, on en viendrait à croire qu’en France, on n’a plus d’idées non plus. Brève analyse du colloque « Renouveau Minier en France Métropolitaine » organisé par la SIM le 12 mars 2015.
Vision idéalisée de la mine [Stavos - 2013 - cc]

Le colloque « Renouveau Minier en France Métropolitaine : potentialités et acteurs » organisé le 12 mars 2015 par la SIM (Société de l’Industrie Minérale, association représentante du secteur extractif français) et l’OSUC (Observatoire des Sciences de l’Univers en région Centre, école interne de l’Université d’Orléans) à l’École des Mines de Paris était censé convaincre les sceptiques et poser les premiers jalons de cette révolution annoncée. Pour ce faire, elle réunissait autour d'une même table trois catégories d'acteurs : les ministères concernés, les professionnels du secteur (compagnies minières, sociétés de service ou organismes para-étatiques) et enfin des membres de la Recherche académique.
Mission réussie ? Trois participants d'ISF SystExt nous livrent leurs analyses.

 

Pedro (ingénieur minier)

« Ce qui ressort de ce genre de journée, c’est le décalage entre le discours des intervenants et la réalité industrielle. Un des arguments clefs « en faveur de la  relance minière française » repose sur la baisse des teneurs de coupure (ou cutoff grade en anglais), c’est-à-dire la teneur minimale en minerai au-dessus de laquelle un gisement est économiquement exploitable. Mais cette valeur théorique implique de maîtriser les coûts réels d’exploitation du minerai concerné. Or, les mines françaises sont à l’arrêt depuis plus de dix ans, le savoir-faire s’est expatrié ou a quitté le marché du travail et la plupart des minéraux envisagés n’ont jamais été réellement exploités en France. Quand un intervenant affirme qu’il n’y a pas de raison que ces coûts soient plus élevés en France que dans les grands pays miniers type Australie ou Canada, on frise le niveau zéro de l’argumentation. Ou le niveau maximum du chauvinisme. Les grands pays miniers n’ont eu de cesse d’innover et d’extraire des ressources à grande échelle depuis plus d’un siècle. Leurs réalités géographiques, sociales et industrielles ne sont aucunement comparables avec la situation française.

Beaucoup d’intervenants et de membres de l’audience ont également insisté sur le poids que représentent les exigences environnementales pour leurs activités, en fustigeant notamment les « journaleux » qui ne font que dans la « désinformation » et excitent les « phantasmes » des populations locales qui, en substance, seraient totalement stupides et incapables de bien saisir les enjeux du renouveau minier en France. Pour des gens qui placent « sustainable development » toutes les deux diapositives et affirment leurs engagements à construire un monde durable, cela en dit long sur leurs réelles motivations à défendre la mine « verte », « responsable », voire « propre ».

Il est techniquement et industriellement impossible que les mines soient un jour « propres » et totalement « durables », on ne pourra pas garantir un impact nul là où on aura extrait massivement des ressources naturelles (cette thèse pourra être défendue dans une prochaine publication, ndlr).

Peut-être que des projets à taille humaine, conçus pour être viables à long terme et impliquant la population locale seraient néanmoins réalisables en France, dans la veine de la micro-mine théorisée notamment par des géologues français dès les années 80. Mais tant que les cours des minéraux resteront volatiles, à la merci d’une spéculation virtualisée, et que la demande industrielle restera immense en comparaison avec les maigres réserves potentielles abritées par le territoire français, on peut seulement craindre que le renouveau minier attendu ne soit qu’un effet d’annonce qui profitera aux « juniors » (petites structures de prospection minière cherchant à réaliser de fortes plus-values en revendant des titres miniers valorisés aux « majors », les grandes entreprises minières exploitantes) et qui jouera le jeu de la spéculation sur les titres miniers, le tout grassement financé par l’Union Européenne et l’argent public. »

 

Cécile (doctorante en mines/environnement)

« 10h : début des hostilités, M. Rémi Galin, qui travaille pour le compte du MEDDE [1], à la Direction Générale de l'Aménagement, du Logement et de la Nature, et qui est en charge du dossier de la relance minière française, énonce les engagements et les attentes des pouvoirs publics à ce sujet. Première diapositive : la déclaration d'Arnaud Montebourg du 19 octobre 2012, relançant le débat minier [2]. La stratégie ? Efficacité des ressources (économies de matière et substitutions), recyclage et accès soutenable pour la France aux ressources naturelles. Très beau tableau. Les engagements ? Prouver la pertinence économique des projets, sensibiliser le grand public aux enjeux des matières premières, estimer les retombées économiques à long terme. Les attentes envers les industriels miniers ? Développer la concertation, exiger la remise en état exemplaire des sites dès les travaux d'exploration (le mot « exemplaire » restant à définir) et attirer les investisseurs avec notamment la réforme du code minier (qui était prévue pour l'année dernière), la préparation des administrations (dans combien de temps ?), l'accès et la conservation des données techniques et juridiques, la promotion de l'activité minière (à quand les publicités sur TF1 après le journal de 20h ?) et avec le renforcement des ressources humaines des potentiels opérateurs miniers (voilà le nouveau souffle pour les Écoles des Mines). Cette journée était destinée aux industriels mais clairement organisée par une seule compagnie junior australienne dont la filiale française repose sur l'expérience d'experts et de personnel français 

On retiendra de cette journée la volonté forte de M. Galin de mettre en place de bons outils d'information et de compréhension de la mine auprès des citoyens français (avec le portail Mineralinfo.fr). C'est là qu'entre en scène le milieu universitaire pour fournir des documents objectifs sur la mine ainsi que sur ses impacts. Espérons que ces personnes soient plus lucides qu'objectives. De plus, les ministères veulent travailler en lien avec les universités et la recherche. Les objectifs sont de ré-ouvrir des enseignements et de proposer des formations pour les jeunes et futurs opérateurs miniers.

Enfin, la recherche aurait un grand rôle à jouer dans le développement des activités extractives futures et dans la mise en place de nouveaux modes de production et de nouvelles idées. Cependant, elle semble très loin du monde minier et de réalisations concrètes, ainsi que des problématiques environnementales et sociales associées.

Le gouvernement souhaite donc travailler en collaboration avec toutes les parties prenantes, avec les associations et ONG, les organismes privés ou publics, l'Industrie,... mais il reste encore beaucoup de choses à mettre en place. Tous les acteurs paraissent avides de nouvelles idées et ouverts à la discussion. Mais tout reste à faire. Pourra-t-on réellement contenter tout le monde en matière d'extraction minière ? Affaire à suivre... »

 

Xavier (géologue)

« Lorsque l’on parle de relance d’un secteur primaire tel que celui de l’industrie minière, auquel l’État français et l’Europe sont si chèrement attachés, il est fréquent que tous les acteurs se tiennent par la main pour attirer les investisseurs et mobiliser des financements pour la recherche, les premiers travaux exploratoires et tout ce qui s’en suit. Nous avons assisté lors de cette réunion à une succession d’exposés voués à prêcher des pairs déjà convaincus que la France est dotée de tous les atouts scientifiques, techniques et industriels pour ouvrir de nouvelles mines rentables en France. Soit, peut-être que sur ces points-là nous ne sommes pas les plus à plaindre (et encore), mais force est de constater que de nombreux aspects ont été bien emballés pour dresser un tableau idyllique de notre territoire et de cette fameuse « chaîne de valeur à la française » évoquée à plusieurs reprises.

Par exemple, l’intervention sur les aspects géologiques de notre sous-sol met en lumière une certaine exagération de ce potentiel puisque l’évaluation des ressources au sens géologique permet aisément de s’affranchir du caractère économique, dont dépend la réussite de cette entreprise nationale. Ces ressources géologiques, à entendre le Pr. Marcoux, sont immenses pour certaines substances et permettraient de faire de certains sites des « gisements de classe mondiale ». Mais, il convient de ne pas prendre ces propos au mot, la plupart des gisements français de métaux de base, de tungstène/étain, d’or et argent, de zinc, de plomb, d’antimoine et de fluorine ne seront que de classe moyenne ou inférieure si l’on passe des ressources aux réserves [3]. Cela va sans dire, et tout le monde le reconnaît, que les cours des métaux, au plus haut ces dernières années et sur lesquels tous ces experts fondent leurs estimations les plus optimistes, ne vont probablement pas rester au beau fixe. Certains sont d'ailleurs déjà revenus à leurs niveaux d'avant-crise.

En ce qui concerne les engagements sur la mine responsable et la réduction des impacts sociétaux, les intervenants sont restés assez vagues et n'ont laissé entrevoir que des grands principes sans réellement définir de manières concrètes leurs modalités d’application. Sur ce point, le colloque n’a pas fait avancer la réflexion et aucune réponse aux mécontentements de la société civile quant aux nouveaux permis miniers de la Sarthe et de la Mayenne n'a été donnée ; alors que la société qui mène les travaux de prospection a mis un point d'honneur à parler de tous les aspects techniques qu'elle met en œuvre sur le terrain. Elle a juste marqué un petit bémol sur le « gel » des financements australiens à cause de politiques fiscales trop restrictives et de législations obsolètes.

Il paraît ainsi évident que le lobby de l’industrie minérale, sous couvert d’invitation d’administrateurs, d’entreprises d’exploration minière juniors (pour lesquelles les investisseurs français n’ont pas versé un centime), ou encore de compagnies de services naissantes, souhaite montrer que le secteur est dynamique et qu’il devrait le rester pour des intérêts stratégiques futurs. Ces acteurs puissants maintiennent une pression sur les organismes publics tenus à la gorge par la diminution des crédits de recherche, les rendant de plus en plus dépendant des industriels pour faire vivre leur recherche. Tout ceci est appuyé par une insistante demande de « simplification des procédures », appel du pied assumé des industriels aux institutions afin que celles-ci légifèrent en leur faveur. Notamment en ce qui concerne la réforme du code minier, de sorte que leurs activités, même peu rentables, puissent être garanties durant les décennies à venir. Une manière aussi de relancer ou plutôt de sauver certaines sociétés étatiques ou paraétatiques, dont les représentants étaient venus en nombre à ce colloque. La boucle est bouclée, on recommence au prochain épisode ? Au sommet sur le climat par exemple, par contre il risque d'y avoir du scepticisme dans l'air, les goodies ne seront pas forcément suffisants pour calmer les ardeurs de ces chers concitoyens. Les concitoyens ne sont pas dupes. »

 

[1] Ministère de l’Ecologie, du Développement Durable et de l’Energie

[2] « La France doit redevenir une nation minière », phrase prononcée par Arnaud Montebourg, alors Ministre du Redressement Productif, le 19 octobre 2012, lors du Colloque du comité des métaux stratégiques (COMES)

[3] Les ressources constituent l’intégralité des volumes estimés du minerai concerné dans le sous-sol ; les réserves désignent les volumes récupérables aux conditions techniques et économiques du moment.