On le surnomme la "vallée des larmes", le bassin charbonnier de Jiu

4 octobre 2016
ISF SystExt
En juillet 2016, ISF SystExt s'est rendu en Roumanie pour y découvrir les réalités minières de ce pays. Le séjour a consisté en des visites de sites miniers (en activité, fermés ou encore réhabilités), enrichies de rencontres d'exploitants miniers, d'universitaires ou encore d'associations. Bassin charbonnier de Jiu, complexe cuprifère de Rosia Poieni - Geamana, quadrilatère d'or comprenant le projet suspendu de Rosia Montana... ISF SystExt revient sur ces territoires industriels au travers de trois reportages de terrain, étayés de recherches bibliographiques. Premier volet de la série : la vallée de Jiu, premier bassin charbonnier roumain.
Localisation du bassin minier de Jiu et des principaux sites miniers [SystExt - 2016- cc]

► Est désormais disponible la version anglaise de cet article : English version (15/10/2016). ISF SystExt remercie chaleureusement Paul KINNEY, traducteur, pour la qualité de son travail.

La vallée de Jiu, le plus grand bassin charbonnier de Roumanie

La vallée de Jiu se trouve au sud-ouest de la Roumanie et compte de nombreux gisements de charbon (houille et lignite). Depuis l’ouverture des premiers puits il y a 150 ans, la vallée s’est exclusivement consacrée à l’extraction et la transformation de ce combustible. La région aura connu des périodes de croissance démesurée et de crises sociales et économiques profondes. De cette histoire chaotique et dramatique est né son surnom : la « vallée des larmes »…

 

 

 

 

 

 

 

 

Rivière de Jiu à Petroşani - Août 2009 [h8rro - cc by-nc 2.0]

A la gloire de Petrila

Ouverte en 1859 sous l’empire austro-hongrois, la mine de Petrila fut la plus importante mine de charbon de Roumanie et la plus profonde d’Europe (avec un puits principal de 940 m de profondeur). Fleuron de l’industrie roumaine, elle augmente continuellement ses performances jusqu’en 1983. Cette année-là, elle atteint un pic de production avec 1,2 million de tonnes et emploie alors 4 500 personnes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Mine de Petrila, fresque commémorative dans les bâtiments administratifs - Juillet 2016 [SystExt - cc by-sa]

1999 : l’ultime « minériade » contre les réformes structurelles

Fin 1997, face à la demande pressante de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international et de l'Union européenne, le gouvernement roumain lance un programme de restructuration du secteur minier, jugé non rentable. L’Etat incite aux départs « volontaires » des mineurs, en échange d’une indemnité. En moins de trois mois, 15 900 salariés des mines de la vallée de Jiu, soit 39 % des effectifs, quittent leur poste. Les promesses de reconversion non tenues conduisent des milliers de personnes au chômage. En réponse, 15 000 mineurs se soulèvent en janvier 1999, marchent vers Bucarest, et mettent la Roumanie au bord de l’état d’urgence. Pendant plusieurs mois, les fermetures de mines seront alors ralenties mais reprendront rapidement.

 

 

 

 

 

 

 

Marche de plusieurs milliers de mineurs vers Bucarest – Janvier 1999 [par Mediafax dans 15 ani de la mineriada din ianuarie 1999]

2007 : la fermeture des mines, une condition nécessaire pour entrer dans l’Europe

Au début des années 2000, l’Union européenne étudie l’intégration de la Roumanie. Afin de se conformer aux standards européens, plusieurs dispositions lui sont imposées ; parmi elles, l’arrêt des centrales thermiques, jugées inefficaces, et la fermeture des mines de charbon, estimées non rentables. En effet, l’UE blâme des coûts trop élevés pour le secteur minier, massivement subventionné par l’Etat roumain, qui compense ainsi les pertes enregistrées depuis les années 70.

 

 

 

 

 

 

 


 

Mine de Paroşeni, casiers de mineurs abandonnés - Juillet 2016 [SystExt - cc by-sa]

2017 : la mort annoncée de l’activité charbonnière dans la vallée de Jiu

En 2011, la Roumanie s'engage à mettre graduellement un terme aux aides de l'Etat à l'extraction et à se tourner vers des sources d'énergie non polluantes. En 2013, la Compagnie nationale de la houille possède encore 7 mines en activité dans la vallée. Elle se scinde en deux structures : la Société nationale de fermeture des mines doit liquider les mines de Petrila, Uricani et Paroşeni avant fin 2017 et la Société Nationale de la Houille Petroşani doit privatiser les 4 autres.

 

 

 

 

 

 

 

 


Mine de Petrila, convoyeur à bande alimentant les wagons de transport du charbon - Juillet 2016 [SystExt - cc by-sa]

Les mines roumaines, malades de leur retard technologique

Les mines de la vallée de Jiu présentent des rendements et des productions en baisse depuis des dizaines d’années. Selon des mineurs rencontrés à Paroşeni, cette tendance serait due au vieillissement des équipements mais aussi aux conditions géologiques particulières qui rendent impossible l’utilisation de certaines technologies. Il en résulte des conditions de travail dangereuses et de nombreux accidents, comme à Petrila en 2008, où deux explosions successives ont tué 13 personnes.

 

 

 

 

 

 

 

 


Mine de Paroşeni, wagons de transport du charbon actuels (à l’arrière-plan) et anciens (au premier plan) - Juillet 2016 [SystExt - cc by-sa]

Petrila, la fermeture d’un symbole industriel

L’accident de 2008 à Petrila marque un tournant : les dégâts causés par l’explosion sont graves. Sans solution pour poursuivre l’activité en toute sécurité, la mine est incluse dans un programme de restructuration. La production diminue progressivement jusqu’en 2013, date à laquelle la fermeture de la mine est annoncée et les démolitions des installations de surface commencent. Le puits remontera des mineurs pour la dernière fois le 31 octobre 2015. Du gigantesque complexe industriel, il ne restera bientôt que cinq bâtiments destinés à accueillir des services municipaux.

 

 

 

 

 


 

 

 

Mine de Petrila, installations de surface en cours de destruction - Juillet 2016 [SystExt - cc by-sa]

Le crépuscule de Paroşeni

L’exploitation de la mine de Paroşeni a débuté en 1966 et a connu son pic de production en 1990 avec 360 000 tonnes. Depuis 2013, la mine se prépare à une fermeture définitive annoncée pour 2017. Le charbon est extrait selon des méthodes peu mécanisées et ne subit qu’un tri manuel au jour. Parmi les 610 personnes qui y travaillent encore aujourd’hui, nombreux sont ceux qui sont employés au démantèlement des installations et à la restauration du site.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mine de Paroşeni, puits de transport de personnes (« Noroc Bun » : Bonne chance) - Juillet 2016 [SystExt - cc by-sa]

Que restera-t-il de la vallée de Jiu ?

La vallée qui comptait plus de 55 000 mineurs sous le régime de Ceausescu en recense désormais moins de 7 000. Des dizaines d’années de fermeture de mines et de restructuration ont plongé des milliers de familles dans la pauvreté. Les habitants n’ont parfois pas d’autre choix que d’accepter des emplois précaires ou d’émigrer. Certaines familles tentent même d’exploiter du charbon illégalement dans les mines abandonnées. Le taux de chômage moyen dans la vallée est de 30% et peut atteindre 70% dans certaines villes comme à Uricani.

 

 

 

 

 

 

 

 


Mine de Paroşeni, mineurs transportant du matériel face à des installations récemment détruites - Juillet 2016 [SystExt - cc by-sa]

Une reconversion nécessaire, encouragée par l’Union européenne

Afin de se reconvertir, la vallée de Jiu tente de développer le tourisme, l’élevage ou l’exploitation du bois. Entre 2007 et 2013, l’Union européenne a mis 19 milliards d’euros à la disposition du pays en particulier pour le développement régional et économique. Cependant, en raison d’un manque de capacité administrative à gérer ces fonds, la Roumanie n’a que peu utilisé cet argent (21% en 2013).

 

 

 

 

 

 


Petroșani, quartier de corons « Colonia » construit à l’époque communiste - Mai 2010 [Andrei kokelburg - cc by-sa 3.0]

► Pour aller plus loin...

L'accord du gouvernement roumain avec les mineurs du Jiu marque un nouveau recul pour les réformateurs, Les Echos (26/01/1999). Article ici.
Amère victoire pour les mineurs roumains, Le Monde diplomatique (Février 1999). Article ici (réservé aux abonnés).
La vallée minière du Jiu, ou l'histoire d'une catastrophe économique et humaine, Courrier international (12/01/2005). Article ici.
L'UE envisage de subventionner le charbon 12 ans de plus, Actu environnement (25/06/2010). Article ici.
Bruxelles veut la fermeture des mines de charbon non rentables, La Croix (23/11/2010). Article ici.
Les mineurs oubliés de la “Vallée des larmes”, VoxEurop (31/02/2012). Article ici.
La Roumanie ferme ses mines pour entrer dans l’Europe, RFI (21/11/2013). Article ici.
EU budget in Romania, European commission (07/02/2014). Document ici.
« On est resté l’écume du métier ». Le groupe des mineurs de la Vallée du Jiu (Roumanie) disloqué par les restructurations, 1997-2013, Maria Voichiţa Grecu. 16p. (2014). Rapport ici.
« Germinal » en Roumanie : la vallée minière de Jiu, chronique d’une mort annoncée, Le Courrier des Balkans (26/09/2015). Article ici (réservé aux abonnés).
Exploatarea Minieră Petrila (vallée du Jiu), Patrimoine minier (2015). Document ici.
Petrila, symbole de l'extraction minière, "enterrée" après 156 ans , L’Express (31/10/2015). Article ici.
Le charbon entraîne 23 000 morts prématurées en Europe chaque année, Le Monde (05/07/2016). Article ici.