Les faces cachées de Rosia Poieni, deuxième réserve de cuivre d’Europe

10 octobre 2016
ISF SystExt
En juillet 2016, ISF SystExt s'est rendu en Roumanie pour y découvrir les réalités minières de ce pays. Le séjour a consisté en des visites de sites miniers (en activité, fermés ou encore réhabilités), enrichies de rencontres d'exploitants miniers, d'universitaires ou encore d'associations. Bassin charbonnier de Jiu, complexe cuprifère de Rosia Poieni - Geamana, quadrilatère d'or comprenant le projet suspendu de Rosia Montana... ISF SystExt revient sur ces territoires industriels au travers de trois reportages de terrain, étayés de recherches bibliographiques. Deuxième volet de la série : Rosia Poieni, la plus grande mine de cuivre roumaine.
Localisation du complexe cuprifère de Rosia Poieni [SystExt - 2016 - cc]

► Est désormais disponible la version anglaise de cet article : English version (15/10/2016). ISF SystExt remercie chaleureusement Paul KINNEY, traducteur, pour la qualité de son travail.

Rosia Poieni, sur le podium des mines de cuivre européennes

Localisée dans les Monts Apuseni, à l’ouest de la Roumanie, la mine de Rosia Poieni constitue la deuxième plus grande réserve de cuivre d’Europe. Son potentiel métallique est énorme : ses réserves sont en effet estimées à plus d’un milliard de tonnes de minerai à 0,36% cuivre et 0,25 g/t or. Ce gisement « porphyrique » se présente sous forme de petits amas disséminés dans la roche et se compose principalement de sulfures de cuivre (chalcopyrite) et de sulfures de fer (pyrite).

 

 

 

 

 

 

 

 

Mine à ciel ouvert de Rosia Poieni - Juillet 2016 [SystExt - cc by-sa]

Une histoire minière récente

L’histoire de la mine de Rosia Poieni, contrairement à ses nombreuses voisines aurifères, débute récemment. Le gisement est découvert dans le cadre de vastes programmes de prospection menés dans les années 60-70. L’exploitation en mine à ciel ouvert démarre une dizaine d’années plus tard, sous le régime communiste de Ceaușescu. Depuis 1983, la société d’Etat Cupru Min en a repris la gestion et a mis en place les installations de traitement du minerai actuelles.

 

 

 

 

 

 

 

Siège de la société Cupru Min à Abrud - Juillet 2016 [SystExt - cc by-sa]

L’ombre du FMI et l’échec de la privatisation

Début 2012, dans la cadre d’un accord avec le FMI, le gouvernement annonce la privatisation de la société Cupru Min qu’il considère comme un véritable « trou noir » pour l’économie du pays. La compagnie canadienne Roman Copper, spécialement créée par un fond d’investissements et n’ayant aucune expérience en matière d’extraction, est choisie par Bucarest. Mais les négociations n’aboutissent pas : Roman Copper refuse notamment de verser une caution de 32 millions d’euros pour la protection de l’environnement dans la zone. Le gouvernement s’est dit « prêt à relancer la procédure » mais rien n’a abouti depuis.

 

 

 

 

 

 

 

Mine de Rosia Poieni : usines, ateliers et bureaux - Juillet 2016 [SystExt - cc by-sa]

Une activité incessante

550 personnes travaillent actuellement sur le site de Rosia Poieni (mine, usines et bureaux). Chaque jour, 14 000 tonnes de roches sont extraites, dont la moitié est envoyée à l’usine de traitement du minerai et l’autre moitié est jetée directement en bordure de la fosse d’exploitation. Broyé et traité chimiquement (notamment par la méthode de flottation), le minerai est concentré en une poudre contenant 20% de cuivre. C’est ce produit qui est ensuite exporté, principalement vers la Chine où il est transformé en cuivre métal.

 

 

 

 

 

 

 

 

Mine de Rosia Poieni, activités d’extraction - Juillet 2016 [SystExt - cc by-sa]

Şesii, la vallée de la mort

Dès l’ouverture de la mine dans les années 1980, l’exploitant déverse les déchets miniers dans les vallées alentour. Un premier bassin de décantation, désormais fermé, est construit à proximité du village de Curmătură ; plus de 300 familles sont alors expulsées. En 1986, la société Cupru Min commence à déverser les résidus miniers vers le village de Geamăna alors que 1 000 personnes y vivent encore. 30 ans après, la vallée de Şesii s’est transformée en gigantesque lac de décantation.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vue satellitaire de la mine de Rosia Poieni et de la vallée de Şesii [Imagery ©2016 CNES / Astrium, Map data © 2016 Google, prise de vue le 07/09/2016]

Geamăna : un village englouti, un environnement dévasté

Le lac de décantation de Geamăna occupe aujourd’hui une surface de plus de 130 hectares et s’élève chaque année d’un centimètre. Sans aucune considération environnementale, plus de 130 millions de tonnes de résidus y ont été déversées, auxquelles s’ajoutent 14 000 tonnes chaque jour. Ces boues acides contiennent de nombreux métaux tels que le cuivre, le fer, le zinc, le plomb, ou encore l'arsenic.

 

 

 

 

 

 

Geamăna, village englouti dans le lac de décantation - Avril 2015 [Kainet - cc by-nc 2.0]

Un traitement dérisoire des eaux polluées

Jusqu’en 1993, les eaux rejetées dans les cours d’eau étaient globalement peu chargées en métaux. Mais l’usine a ensuite rejeté des sulfures de fer, ne parvenant plus à les vendre pour la fabrication d’acide sulfurique. Depuis, les rejets en métaux et l’acidité se sont accrus considérablement. Ce phénomène, le « drainage minier acide », est censé être neutralisé par l’apport massif de chaux dans le lac et par la mise en place d’une lagune de traitement en aval. En principe, ces dispositifs garantissent les rejets d’une eau neutre et non polluée. Pour autant, un rapport du BRGM de 2000 souligne que cette eau présente un pH très acide (2,7). L’impact est mesuré sur 5 km dans la rivière Şesii, jusqu’à sa confluence avec l’Arieş.

 

 

 

 

 

 

 

Geamăna, lac de décantation et apport de chaux - Juillet 2016 [SystExt - cc by-sa]

Des accidents graves à répétition

En septembre 2004, des centaines de mètres cubes d’eau s’échappent du lac de décantation, provoquant une contamination mesurée jusqu’à Turda, à 80 kilomètres du site. En 2008, des millions de poissons morts flottent sur l’Arieş pendant trois jours, Cupru Min ayant oublié de mettre en marche certains dispositifs. En 2011, suite à la rupture d’une canalisation, des centaines de tonnes de déchets miniers se déversent et gagnent l’Arieş ... Chaque année, les autorités locales infligent des amendes à Cupru Min (2 500 euros en 2004), mais celles-ci sont dérisoires comparées aux dommages causés et ne semblent avoir aucun effet sur le comportement de la compagnie minière.

 

 

 

 

 

 

 

Geamăna, lac de décantation - Mars 2013 [Sergiu Bacioiu - cc by-nc 2.0]

Une pollution régionale persistante

Comme le souligne le BRGM dans son rapport de 2000, « l’acidification et la mobilisation des métaux qui surviennent à plusieurs niveaux différents sur le site [de Rosia Poieni] ont un impact négatif d’importance régionale sur les eaux de surface et souterraines ». Une étude de Serban M. et al. de 2004 indique d’ailleurs que les quatre mines principales du bassin de la rivière Arieş (Rosia Montana, Rosia Poieni, Baia de Aries et Iara) ont un impact direct et majeur sur les cours d’eaux, les eaux souterraines, les sols, la faune et la flore.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Carte du bassin de la rivière Arieş et principales sources de pollutions minières [Michel Deshaie - 2009 dans L’or controversé de Transylvanie]

L’urgence d’une prise en compte environnementale

Le directeur de Cupru Min garantit l’absence de tout risque de pollution sur son exploitation. Parallèlement, les autorités restent discrètes sur les accidents et pollutions récurrentes de cet exploitant et des autres. Les associations peinent à se faire entendre sur la gravité des dommages environnementaux et sanitaires dans cette région minière. Dans ce contexte, on ne s’étonnera donc pas du fait que le 21 juillet 2016, la Cour de justice européenne condamnait la Roumanie pour manquement aux obligations requises par le Directive 2006/21/CE, relative aux déchets issus de l’industrie extractive.

 

 

 

 

 

 

Geamăna , inscription à l’entrée du lac de décantation « N’oubliez pas Geamăna, sauvez Roşia Montană » - Juillet 2016 [SystExt - cc by-sa]

► Pour aller plus loin...

• Bibliographie préliminaire à la gestion des DMA de Rosia Poieni (Roumanie), Brunet J.F., Coste B., BRGM 116p. (2000). Rapport ici
• Water contamination downstream from a copper mine in the Apuseni Mountains, Romania, V. Milu, J.L. Leroy, C. Peiffert. 10p. (2002). Rapport ici
• Mining Activities And Heavy Metal River Pollution In The Apuseni Mountains, Romania, Serban M. et al. (2004). Rapport ici
• L’or controversé de Transylvanie, Michel Deshaies, Revue géographique de l’Est (2009). Rapport ici
• Echec de la vente d'une mine de cuivre, Le Figaro (07/04/2012). Article ici
• Le sous-sol roumain attise les convoitises... et les polémiques, La Tribune (12/04/2012). Article ici
• Les mines de cuivre échappent à la privatisation, Les nouvelles de Roumanie. p10 (Juin 2012). Article ici
• Une des plus grandes catastrophes environnementales en Roumanie, Greenly (28/05/2013). Article ici
• Les poissons roumains meurent empoisonnés dans l'indifférence, Vice (08/07/2013). Article ici
The Mineral Industry of Romania, USGS (2013). Rapport ici
• Geamăna, un village roumain inondé par un lac toxique, Génération Voyage (08/07/2014). Article ici
• Roumanie : la pollution industrielle assassine les rivières, Le Courrier des Balkans (21/10/2014). Article ici (réservé aux abonnés)
• Cariera uriaşă de la Roşia Poieni, craterul săpat în munte care se vede din satelit. Anual, de aici se extrag 5.000 de tone de cupru, Alba Iulia (04/01/2016). Article ici
• Arrêt de la Cour de justice de l'Union européenne du 21/07/2016 intitulé « Manquement d’État – Protection de l’environnement – Directive 2006/21/CE – Gestion des déchets – Extraction minière – Bassins de décantation – Émission de poussière – Particules fines de poussière en suspension dans l’air – Pollution – Santé des personnes – Mesures de prévention obligatoires – Articles 4 et 13 – Constat de l’existence d’un manquement ». Article ici
• Big Romanian Toxic Spills, Xoxol. Article ici