Séjour minier en Roumanie - Journal de bord

16 octobre 2016
Un membre d'ISF SystExt
Des représentants d'ISF SystExt se sont rendus du 13 au 17 juillet en Roumanie pour y découvrir les réalités minières de ce pays. Un séjour riche d'enseignements et d'échanges avec des associations, des collectifs citoyens et des mineurs. Témoignage.
Situation des trajets réalisés lors du séjour minier [SystExt - 2016 - cc]

13 juillet

05:55. La gare de Keleti n’est qu’à 300 mètres de mon auberge et, dans ma foulée, les dernières images de Budapest défilent à toute vitesse sous le soleil matinal. Cluj-Napoca… Il n’y a pas de train pour Cluj-Napoca. Panique. Puis, ces lettres : TÎRGU MUREȘ, la ville d’où je repartirai, sur la même ligne, quatre jours plus tard. Nouveau sprint. Les trains roumains sont un peu déroutants : je dois rejoindre deux autres membres de l’expédition en voiture 453… la deuxième depuis la queue du train, heureusement.

Un voyage de plus de sept heures nous attend, dans la seconde classe non climatisée par 37°C à l’ombre. Notre train file entre les plaines hongroises, puis serpente dans les contreforts des Carpates, lorsque nous atteignons la Transylvanie. Nous arrivons avec près d’une heure de retard à Cluj et trouvons tant bien que mal notre chemin jusqu’à l’auberge, plutôt cosy et légèrement alternative, où nous rejoignons le reste du groupe qui a préféré emprunter la voie des airs. Nos quartiers pris, nous partons à l’exploration de la ville, la troisième de Roumanie par sa population.

Une partie de l’histoire de Cluj est romaine, certes discrètement aux premiers abords. Cependant, la raison qui a amené les Romains à y fonder une colonie aux IIe et IIIe siècles de notre ère, est la même que celle qui nous amène ici, 1800 ans plus tard : la Transylvanie recèle de minerais et en particulier de l’or. En bref, si le roumain est une langue d’origine latine à plus de 70 %, c’est à cause de l’or qui, déjà, attisait la convoitise de certains envahisseurs à l’époque. Les choses n’ont guère changé depuis. Nous y reviendrons.

Cluj est aujourd’hui une sympathique ville étudiante, aux terrasses de laquelle il fait bon s’attarder.

 

 

 

 

 

 

 

 

Une place au centre de la ville de Cluj-Napoca - Juillet 2016 [SystExt - cc by-sa]

14 juillet

 

 

 

 

 

 

Localisation des sites visités ou étudiés par ISF durant le séjour [SystExt - 2016 - cc by-sa]

Notre première expédition nous conduit à Petroşani (prononcez « Petrochane »), au sud de la Transylvanie. Cette ville anciennement très industrielle nous marque par ses énormes conduits apparents, à l’étanchéité parfois douteuse, ses câbles électriques frôlant quasiment la tête des promeneurs et ses immeubles assez sinistres. Petroşani, et plus largement la vallée de Jiu, sont le siège d’une exploitation de charbon depuis le milieu du XIXe siècle. Aujourd’hui, le charbon roumain est sur le déclin, comme en attestent les fermetures passée et à venir de deux mines que nous irons visiter : la mine de Petrila (fermée depuis 2004) et celle de Paroşeni (dont la fermeture est prévue début 2017).

 

 

 

 

 

 

 

Mine de Petrila, officiellement fermée depuis 2004 - Juillet 2016 [SystExt - cc by-sa]

Mihaela T., professeur de construction des installations souterraines à l’université de Petroşani, nous accompagne pour ces deux visites. Nous la rejoignons le soir, autour d’un verre, en compagnie de Sorin R., directeur de l’université. Nous échangeons notamment sur leur position et leurs perspectives relatives à la formation des ingénieurs miniers, ainsi que celle relatives au « potentiel minier » roumain. La ville sera notre lieu de villégiature pour la nuit, nous évitant ainsi plus de trois heures de route de nuit, sous la tempête.

15 juillet
Les réveils sont matinaux. Nous devons rejoindre Abrud, une contrée perdue dans les monts Apuseni, pour 10 heures. Ayant accusé une petite heure de retard la veille, nous prenons des précautions. Une intuition, peut-être ? Car une fois quittée l’autoroute, peu après Deva, nous nous enfonçons dans le parc naturel par une chaussée en travaux de tout son long. Cette route n’était en fait qu’une piste quelques mois plus tôt. Nous avons le temps d’admirer des paysages encore peu façonnés par l’homme, si ce n’est par ces meules de foin à la forme singulière stabilisées par deux bâtons, disséminées sur les collines.

Après avoir doublé quelques charrettes, qui débordent largement de l’autre côté de la chaussée, nous arrivons, devant le siège de Cupru Min. Cette société détenue par l’État roumain exploite un gisement de cuivre de type porphyre à ciel ouvert, à Roşia Poieni. Là, les choses se compliquent. Celui qui était depuis la France notre interlocuteur est en congés. Regard affolé de l’organisatrice. Après divers échanges et de longues minutes, un « remplaçant » nous est confié. Celui-ci ne parle pas anglais, bafouille tout juste quelques mots de français, et se contente souvent de dire « No Facebook » dès que l’on prend une photo. Pour avoir des réponses à nos questions, on aurait pu rêver mieux. Nous réussirons à soutirer à notre guide, à coups de dessins, de gestes, et de beaucoup d’insistance, quelques chiffres dont la fiabilité est à prendre avec prudence. Nous visitons la fosse et l’usine de traitement quelques kilomètres plus loin. Nos questions sur le devenir des déchets resteront sans réponse, ici du moins.

Nous traversons le nord des Monts Apuseni en direction de Cluj par une route sinueuse mais sublime (pour ceux qui restent éveillés !) au sein d’une nature préservée quand elle n’a pas subi les affres de l’industrie minière. Sans prévenir, la route retrouve sa rectitude et nous nous retrouvons au beau milieu d’une plaine, jusqu’à Turda, une ville qui fut le siège d’une exploitation souterraine de sel jusqu’en 1933. Aujourd’hui, le site a été reconverti… en parc d’attractions ! Au fond, on trouve une grande roue, un mini-golf et même un petit lac navigable dans la salle la plus profonde, vers laquelle les eaux d’infiltration ont été dirigées. Notre appétit géologique est comblé à la vue de stalactites de sel et de l’apparence soigneusement marbrée des parois en cloche des différentes chambres d’exploitation. Ce sel s’est formé au fond d’une mer peu profonde au Miocène, il y a 13,5 millions d’années. En France, de tels gisements sont exploités notamment en Lorraine, mais sont beaucoup plus anciens (Trias – environ 220 millions d’année). L’excavation des matériaux du haut vers le bas représente un travail titanesque, par lequel beaucoup ont dû laisser la vie. Aujourd’hui, c’est néanmoins une "ressource" importante de tourisme, où nombre de badauds (nous compris) y trouvent leur compte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Stalactites de sel dans la salle principale de la saline de Turda - Juillet 2016 [SystExt - cc by-sa]

16 juillet

Nous avons rendez-vous avec Raluca, de l’association Mining Watch, à 10 heures. La militante nous accueille avec le sourire, bientôt rejointe par son compagnon, Teo. Raluca nous détaille les projets contre lesquels Mining Watch se bat : Rovina, Certej et… Roşia Montană, où nous devons nous rendre l’après-midi même. Dans la conversation, Raluca glisse le nom de Geamăna. Ce village a été englouti par des millions de mètres cube d’eaux polluées. Aucun mort n’est à déplorer, mais l’action a été délibérée. La carte nous indique bien plus encore : les résidus miniers déversés sur Geamăna sont ceux de la mine de… Roşia Poieni, que nous avons visitée la veille. Nous décidons de nous rendre sur place, malgré les averses récurrentes et les chemins peu praticables. Une étendue orange nous y attend Aujourd’hui, seul le clocher de l’église témoigne de la présence passée d’un village à Geamăna.

Nous nous rendons ensuite au village devenu le symbole de bien des luttes, Roşia Montana. Dans cette commune, quatre sommets de collines devaient être arasés par la toute-puissante industrie minière, et, en l’occurrence, les exploitants aurifères. Leur propagande reste omniprésente au village. Eux sont partis, mais leurs banderoles sont restées (« Roşia, c’est la mine ! », « Immeuble rénové grâce au soutien de l’industrie minière ! »). Celles-ci contrastent avec les affiches du Făn Fest, le festival anti-mines organisé ici-même. L’un des instigateurs de cette lutte, le charismatique Eugen exclusivement roumanophone, nous attend chez lui pour une bonne dose d’inspiration envers nos luttes respectives.

 

 

 

 

 

 

 

Rencontre avec E. David (Alburnus Maior) - Juillet 2016 [SystExt - cc by-sa]

Sur le chemin du retour, nous nous rendons compte que nos guides nous emmènent dans la mauvaise direction. Nous imaginons, pour rire, des scénarios de films d’horreur, jusqu’à ce que nous nous garions devant un petit portail au milieu de nulle part. Surprise ! Nous n’irons pas manger dans le restaurant-qui-fait-la-meilleure-cuisine-locale-de-Cluj, mais chez les parents de Teo, qui nous ont préparé un best of de la cuisine roumaine, le tout agrémenté de l’eau-de-vie maison…

Cette dernière soirée contribue à terminer notre séjour sur une note positive. Le lendemain, nous repartons déjà vers l’Europe de l’Ouest, pour la plupart. Je reste pour ma part un jour de plus, et pousse encore vers l’est, par des chemins détournés, mauvaise compréhension du chef de gare hurlant des indications en roumain oblige. C’est l’occasion pour moi, dans ces compartiments, de figer dans ma mémoire les souvenirs de ce concentré de la mine transylvanienne, au rythme du lent défilement des collines du Maramureş visibles à l’horizon.

► Voir l'article de synthèse sur le site d'ISF France.